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Nitharithmétique / plaidoirie en diffamation
Notre cliente, Madame Anne Potié, ignominieusement accusée dans un libelle pseudo-scientifique commandité par d’obscurs organismes « péri-pédagogiques » qui cherchent systématiquement à mettre en accusation d’honorables personnels de l’Administration, revendique hautement d’avoir authentifié les os trouvés dans le grenier de l’Abbaye royale de Saint-Riquier comme appartenant à Nithard, et se défend d’avoir voulu en retirer un quelconque profit personnel, tant en rémunération qu’en honorabilité, contrairement à ce que suggère perfidement cet « énoncé » d’examen d’arithmétique.
Tout d’abord, le prétendu recensement des objets contenus dans ce grenier est inexact et incomplet : il y avait bien une table en formica, mais celle dont il s’agit appartenait au mari défunt de Madame Martin, également mise en cause et dont nous reparlerons plus tard. Cette table a été apportée à la déchèterie par Madame Martin elle-même, dans son break personnel. Quant au « vase de porcelaine fêlé », il s’agissait d’un pot de chambre de collection, daté du XVIIIème siècle, qui est demeuré dans les collections de l’Abbaye.
Et le prétendu « matelas de lit enfant d’où dépasse un ressort », dans le grenier d’une abbaye, Monsieur le Président, c’est une plaisanterie ! Y a-t-il des enfants dans une Abbaye ? Et le pneu de camion ? Comment serait-il monté là-haut ? Et qui l’y aurait monté ? Soyons sérieux.
Ce recensement ne prend pas en compte les nombreux déchets organiques, les chiffons ou nippes répandus sur le sol, qui ont été balayés par Madame Martin et déposés dans la poubelle réglementaire par ses soins le lendemain même.
Enfin le transport du dernier étage du grenier au camion de la municipalité affrété par les bon soins de Monsieur le Maire sur un reliquat de crédit T.O.M a été effectué sur le temps de travail réglementaire du personnel communal de la voirie, dont c’est la charge ordinaire quand ont lieu des vide-greniers ou des foires à l’encan, traditions que notre ville s’honore de maintenir.
Quant à attribuer à une Administratrice de Première classe l’intention nauséeuse de gratter trois francs six sous dans une opération de vente clandestine sur une officine dont le but est de contourner le fisc par des ventes discrètes, laissez-nous rire, Monsieur le Président du Tribunal ! L’auteur du libelle qui nous accuse de coulage semble bien renseigné sur les émoluments de Madame Potié, mais se ridiculise en la suspectant de vouloir gagner quarante-six euros. Et il oublie qu’un Administrateur de Première classe n’est pas autorisé à faire entrer en comptabilité des rentrées sans facturation ni pièces comptables.
Enfin les occupations de Madame Potié lui prennent suffisamment de temps pour qu’elle n’ait pas à s’engager dans de telles minuscules affaires.
Mais l’accusation la plus grave est celle qui porte atteinte à la probité de Madame Potié : le soupçon de supercherie intellectuelle et morale est infamant.
Comment une Administratrice de Première classe pourrait-elle faire passer la gloire avant le Service public ? La charge de cette Abbaye ne consiste pas seulement à « maximiser » des profits dans des calculs mesquins de quotas de visiteurs en fonction de l’attractivité supposée d’un os, fût-il celui d’une célébrité. Il consiste aussi à entretenir le bâti, rénover, gérer les collections existantes.
Certes, « un plus » eût été apporté par l’authentification de telle ou telle relique, et d’ailleurs, qu’elle appartienne ou non à ce fameux, nous dirions ce fumeux, Nithard, elle n’est qu’une des nombreuses pièces venues d’un lointain passé qui perdure grâce aux soins diligents des Administrateurs qui gèrent les Monuments Nationaux. Mais la gestion de Madame Potié est incontestablement honnête et les Commissaires aux Comptes en ont jugé ainsi.
Nous demandons donc non seulement la condamnation de notre adversaire pour diffamation aggravée, mais aussi des indemnités compensatoires pour notre cliente : le jury estimera si le fait d’avoir affronté des fientes, des odeurs malsaines, des toiles d’araignées, d’avoir transporté des objets salissants, de s’être heurté le genou contre un carton rigide, ne vaut pas dédommagement. La Justice jugera !
Me Cerquiglini, avocat au Barreau d’Amiens.
