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Griffe et greffe
À supposer que Jacquemort, toujours possédé par l’esprit du chat noir et bien repu après une chasse trop facile, soit pris d’une envie soudaine de se cacher au milieu des touffes de gervettes argentées pour une sieste réparatrice, nous savons comme ces petits félins au mille tours gracieux savent nous charmer par leurs poses indolentes, donc continuons cette divagation, imaginons-le s’étirant de tout son long pour profiter au mieux de la douceur printanière, ronronnant en harmonie comme le ferait un ru sur un lit de sable fin, oui, je dois vous préciser que ce bougre têtu, se serait fort bien entraîné, et alors que nous serions à deux doigts de nous assoupir aussi, pris de torpeur, bercés par le bruissement des l’herbes folles et du crissement hypnotique des insectes, nous verrions soudain son œil sentinelle s’entrouvrir au passage d’une ombre furtive, l’ombre d’une Maliette posée sans malice au bout de l’une de ses pattes cachées par le feuillage, innocente Maliette ivre de lumière, gonflant ses plumes pour en chasser les relents sales de l’hiver, imprudente Maliette si près du piège tendu qu’il suffirait de sortir juste une griffe et d’attirer l’L doucement pour la décrocher de son articulation diaphane alors que l’R nouveau soufflerait sur la fraîche cicatrice à titre de consolation et pour une greffe réussie, il en faudrait peu pour que nous assistions au miracle d’une métamorphose, la mutation immédiate d’une MaLiette en MaRiette, en tout point opposée aux caractéristiques du précieux volatile, une du genre valant à elle seule toutes les bonnes mal dégrossies du village avec en prime la cruauté de leurs maîtres et maîtresses, une ogresse, une sans cœur équipée pour chaque mâchoires d’un jeu de trois rangées de dents aiguisées comme lame de rasoir, à l’efficacité redoutable d’une scie japonaise, à l’estomac démesuré, à la peau écailleuse de cuir tanné épais et grisâtre, à l’haleine putride et à la voix de gargouille, la touche de rouge étant réservée pour les yeux, il est à parier que Jacquemort le chat, en bon filou voulant s’attirer les bonnes grâces de cette affreuse goule, déposerait en offrande sur son seuil les trumeaux en amuse-gueules, suivis de leur mère possessive, puis défileraient tous les rustres du village attirés par maintes ruses félines, pour que, gavée à son tour, la vilaine s’endorme au soleil, l’R se desséchant et tombant comme le cordon du ventre d’un nouveau né, l’L repoussant pour une Maliette s’élevant dans l’azur, froufroutant au nez d’un Jacquemort sidéré, psy délivré du mâtin matou, à supposer que ce vagabondage sorti d’un esprit mal ancré tienne la route…