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Nithard endormi

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Nithard s’était couché dans le fond du grenier.
Il avait tout le jour lutté contre Lothaire
Puis avait fait son lit à sa place ordinaire ;
Nithard dormait parmi les clercs de Saint-Riquier.

Cet homme parlait d’or loin du patois antique ;
Sur le marbre candide et le parchemin blanc,
Ses serments rédigés en dialecte roman
Esquissaient l’avenir d’une langue authentique.

Nithard était bon prince et fidèle parent ;
Il était recueilli, de parole économe.
Les femmes écoutaient Nithard plus qu’un jeune homme,
Car le jeune homme est gai, mais le vieillard est grand.

Donc, Nithard au grenier reposait loin des siens.
Parmi les rossignols, les fientes, les décombres,
Les meubles éventrés faisaient des groupes sombres ;
Et ceux-ci remontait à des temps très-anciens.

Pendant qu’il sommeillait, Anne, administratrice,
S’était glissée au cœur du grenier les pieds nus,
Espérant on ne sait quels trésors inconnus,
Quand viendrait du soleil la lumière propice.

L’ombre était poussiéreuse, auguste et solennelle ;
Les araignées tissaient silencieusement
Et l’on voyait passer dans la nuit, par moment,
Quelque chauve-souris qui déployait son aile.

Anne cherchait, Nithard dormait sous son armoire ;
La lueur d’une torche éclairait vaguement ;
Une odeur d’abandon tombait du firmament ;
C’était l’heure tranquille où les souris vont boire.

Tout reposait, d’Amiens jusqu’à Jérimadeth ;
Les cartons émaillaient le sol humide et sombre ;
Parfois un pied menu, parmi ces fleurs de l’ombre,
Butait par accident. Anne se demandait,

Immobile, ouvrant l’œil en ce lieu fantastique,
Quel livreur, de passage au milieu de l’été,
Avait, en s’en allant, négligemment jeté
Un crâne et des fémurs dans un sac en plastique.


D’après Booz endormi, de Victor Hugo.