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Nithard chez Guillaume

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Anne Potié prit chaud près d’un crâne blanchi,
Parcourant ce taudis où les odeurs l’oppressent,
Car une sensation quelquefois la caresse,
Sensation importune : elle a peur du gâchis.

Trop de toiles ici retiennent les poussières !
La clef de porte, il va falloir la mettre au trou.
Jocelyne figée enfin s’écrie, s’ébroue :
Quels sont donc ces rebuts, morceaux pour chiffonnières ?

Quel labeur ! Balayer les fientes au plancher,
Qui attendent depuis des siècles, je suppose !
Avant ce soir, tout à l’entour, moi qui vous cause,
Ces trucs pourris sans nombre iront dans le bûcher.

À deux mains, dans le feu, ce bazar, on le bourre,
Au four, et sans péril, meubles en feu de joie !
On fourre au feu, c’est propre, on brûle un peu de bois,
Sans peur. Mais quel labeur ! Au fourneau je le fourre !

Mais qu’est-ce que je tiens de mes dix doigts menus ?
Sont-ce deux tibias blancs que mes ongles compressent ?
Sans mensonge, vraiment, ces ossements agressent
Mes mains immaculées ! Dis-moi, bel Inconnu,

Seigneur, qui t’a fait ça ? Car je te vois bien morne !
Pourtant, malgré mon bel effroi, je te ressens
Comme un homme aguerri, au sexe adolescent,
Un être anxieux, seul et debout contre une borne.

Seigneur, Nithard est nu ! Il faut jeter sur lui
Une vraie sépulture ! Au grenier, cette odeur
Conduit à nettoyer saintement la demeure,
Car dans la zone choient des gouttes d’eau de pluie.

Pendant combien de nuits, dans ce grenier morose,
As-tu dans ce carton pu mesurer l’ennui ?
Ô Nithard, réponds-moi ! Ne sois dans le déni !
Tes fémurs souffrent-ils toujours de cette arthrose ?

J’écoute tes genoux, j’entends tes battements
De cœur lorsque le sang roulait en tes artères,
Et je tiens tes vieux os qui datent de Lothaire,
Et je t’emporte, et te prépare un monument.

Ta déroute au combat, Nithard, fut ta douleur.
Du cœur, ton sang si rouge au sol a cheminé.
Puis enfin tu compris que tu saignais, damné,
Rejoignant les défunts, pantelant, sans valeur.

As-tu ri, homme étrange ? Et qu’es-tu devenu ?
Au sol, quand tu roulas, quel fut donc ton supplice ?
As-tu ri dans l’église où l’on fit ton office,
Ou pleuré des deux yeux au milieu des rebuts ?

Écoutant patiemment les hymnes des abbesses,
Leurs saintes oraisons, avec assiduité,
Peut-être as-tu souri de leur ingénuité,
Leurs blanches mains, leur peau, et leurs mots à confesse ?

Tes os miraculeux, je les dresse, divins :
Ils feront ma fortune au-delà de la mer.
Vingt ans, on déplia des parchemins amers.
Aucun n’a consacré Nithard le chapelain !

Tu écoutais la pluie, enfoui dans ta cellule,
Réclamant vainement d’apparaître à nos yeux.
S’ouvrit finalement ce carton poussiéreux,
Dévoilant calmement ta belle clavicule !

Ton squelette d’abbé tout-puissant fut perdu,
Puis attendit au fond d’un sac noir entrouvert.
Les nuits noires parfois font naître l’espoir vert,
Quand meurt le jour avec un râle inattendu.

Tu écoutais la pluie, le jour, les voix de l’aube,
Avec ton regard fixe et doux, au cagibi,
Les hiboux, et parfois la course des souris,
Et le bruit d’un fretin bruissant comme des robes.

Des corbeaux éployés dessus les tuiles font
Une rengaine, pauvre chant espiègle et dur,
Non loin du bourg et des chaumières des impurs
Qui rient des hiboux morts cloués à leur plafond.

Mais qui va mettre fin à ta tristesse altière ?
Ton squelette sans doigts se termine soudain,
Ton tibia en déroute a rêvé d’escarpins,
Ton crâne a trop dormi au grenier-cimetière.

Enfin ce soir je pâme au bout de mon chemin :
Ton crâne m’apparut, grave, au fond d’une poche,
Et ta blessure pleure à présent que j’approche.
Nithard, te béniront les foules des deux mains !

Saint-Riquier va construire un palais tout en tuf
Blanc, au sol dépouillé, sous des lumières bleues.
Pour le plaisir viendront, tous à la queue leu leu,
En une chaîne pieuse, assoiffés, les tartuffes.

Car tous viendront louer tes os endimanchés,
Seigneur Nithard, déclaré saint par les charmantes
Jocelyne Martin, Anne Potié l’ardente,
Qui t’ont dit petit-fils du Grand Karl, tout craché.

Qui absoudra leur faute ? Un dieu présidentiel ?
Mais ces fémurs et ce crâne que nous aimons,
Cachés au cœur taché d’un carton, quels démons
Les ont laissés dans l’air vicié, bien loin du ciel ?

Qui absout les aveux, pourpres comme leur sang,
D’une administratrice ou d’une veuve en ruine ?
Elles ont dû choisir : vitrine ou pas vitrine ?
Anne doit maintenant avoir un remplaçant !

Elle ne veut plus rien, rien sinon laisser clore
Par l’administration ce dossier désolant,
Sous les rires pompeux des conseillers croulants,
Et dans la sotte cruauté de leurs rapports.


Hybridation avec L’Ermite de Guillaume Apollinaire