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La Serrure

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PERSONNAGES
LA PATRONNE (l’administratrice)
LE CLIENT (Jocelyn)
Au lever du rideau, la porte de droite s’ouvre brusquement : le Client entre, un peu affolé, poussé par la Patronne. […]
(On découvre) un salon décoré et meublé avec un luxe de mauvais goût. De mauvais tableaux aux murs, des fauteuils et un petit guéridon dorés. À gauche, en oblique, une porte d’aspect funèbre : elle est de proportions inusitées, peinte en blanc sale, avec un encadrement noir. À mi-hauteur de cette porte, c’est-à-dire à un emplacement anormal, il y a une épaisse serrure, plus grande que nature ; le trou de la serrure est lui aussi de dimensions peu communes. […]
Au fond, une fenêtre, masquée par des rideaux fermés, tombant jusqu’à terre.
La pièce est éclairée à l’électricité.
Le Client est un pauvre homme timide, aux vêtements et aux gestes étriqués ; la Patronne est une volumineuse dame très mûre, aux cheveux décolorés, vêtue d’une robe prétentieuse aux couleurs criardes. Elle tient à la main un trousseaux de clés.
[…]
(Le Client) se frotte les yeux puis, faisant un violent effort, se penche, et regarde par le trou de la serrure. […]
LE CLIENT, avec ravissement. – Oui ! Oui !... C’est bien Elle !... Elle !... […] O ma beauté, te voilà plus nue encore ! Plus parfaite et plus belle que tu ne fus jamais !... Les globes de tes yeux ont roulé sur tes dents !... Ta dernière parure, la douce tiédeur de ton corps, a rejoint tes bijoux dans le désordre de ta chambre, au-delà de tes ossements !... […] Oh ! carcasse vide ! Fracassante, élégante, grelottante ! Je viens, amour de ma vie ! Je viens ! […]

D’après Jean Tardieu, Théâtre de chambre (Gallimard, 1966)