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Histoire fausse d’un septique
À supposer que l’histoire ne se soit pas du tout passée comme ça, que ce soit de la pure manipulation, que ce Nithard soit un leurre pour nous distraire, car il y a tout de même de quoi se poser des questions, imaginer qu’un type tout en os viendrait de la nuit des temps pour se cacher dans un carton, de surcroît dans des combles, franchement, excusez-moi mais là, je rigole, c’est du grand guignol, on me dirait qu’il s’est installé peinard au creux d’un lit douillet dans quelque château abandonné dû à son rang, je pourrais y croire mais là dans un carton bouffé d’humidité, au milieu d’un tas de bric-à-brac tout juste bon à mettre à la benne, et pour ne rien arranger dans une odeur de fientes puantes, il faudrait vraiment qu’il cherche à se faire du mal, et puis cette histoire de sac plastique, on sait comme c’est difficile à ouvrir, et lui s’y serait glisser comme ça, les doigts dans le nez et à la seule force de ses tibias, excusez mon mauvais esprit, je sais qu’il peut choquer certaines âmes sensibles mais je regrette cette histoire ne tient pas la route, OK, d’accord, je veux bien passer sur ce détail et par soucis d’honnêteté, j’ajoute les deux fémurs et la clavicule dans l’inventaire, ceci fait je poursuis ma démonstration, je n’ai pas parlé des nombreuses marches à monter, de la porte à pousser, c’est si inconcevable pour un Nithard en vrac qu’il y aurait pour lui matière à perdre la tête, enfin le crâne si je reprends les mots du récit, mais attendez la suite, l’arrivée des deux femmes dans le décor, tout le monde sait qu’une femme se pince le nez quand ça pue, qu’une femme a peur les araignées, qu’une femme craint l’obscurité, qu’une femme n’aime pas se salir, c’est comme ça, c’est inscrit dans leurs gènes et là non, mesdames Potié et Martin font la visite comme au musée, regardant à droite à gauche à la lampe électrique, on voit la prénommée Anne tomber sur le carton, le tripoter, l’ouvrir, ici pas d’erreur, les femmes sont fouineuses, et pour finir, cerise sur le gâteau, la dite Jocelyne identifie aussitôt le pauvre gars comme Nithard, un mec cherché depuis 20 ans par son mari, c’est un peu gros, là, on nous prend pour quoi, pour des naïfs, moi qui ne suis pas né de la dernière pluie je vous le dis, je vous l’assure, une femme ne pense pas et pour la simple raison que ça n’a pas de cerveau, ceci m’amène à une autre hypothèse, les os, dans le carton, c’est sans doute ceux d’une femme, cogitez là-dessus, à supposer bien sûr que toute cette histoire ne soit pas une invention.

