Accueil • L’oulipien de l’année • L’Invention de Nithard •
Nithard contaminé
Nithard contaminé —
En ce temps-là, au matin, les deux femmes arrivèrent devant la lourde pierre qui servait de porte, saisies par l’odeur des aromates qu’elles avaient apportés afin d’embaumer ce lieu qui sentait le renfermé. Personne n’était venu depuis trois jours, l’abandon était total. Elles écartèrent les broussailles, prononcèrent la formule magique, « Sésame, ouvre-toi ! ». Instantanément, la porte s’ouvrit. Elles marchèrent au milieu des fientes et des rebuts : à l’évidence, tout était à jeter ; et le soldat d’Éphèse en charge des voleurs éventrés aperçut la lumière d’une torche qui brillait au milieu des cartons poussiéreux et des toiles d’araignées, et il entendit des gémissements, des soupirs semblables au chant des rossignols, et il vit une immense grotte où se tenaient les deux femmes, emplie de marchandises et de pièces d’or et d’argent empilées sur les meubles et dans de grands sacs de plastique. Les deux femmes virent ce jeune homme assis à droite, vêtu d’une tunique blanche, et elles furent saisies de frayeur, mais ce n’était qu’un soldat d’un autre temps. Le soldat prit la parole et dit aux femmes : « Soyez sans crainte ! Je sais que vous cherchez Nithard. Repartez, et butez contre ce carton qui bâille, ouvert par l’humidité : vous constaterez qu’il n’est pas ici. Ensuite, allez le dire à Cerquiglini. Voici la place où on l’avait déposé par erreur : le gouverneur d’Éphèse a fait replacer dans sa vraie tombe le corps du défunt. » Elles repartirent porter la nouvelle et le soldat disparut aussitôt avec un son étrange, pour partager son souper avec une suivante. L’illusion dissipée, Ali-Baba ouvrit les sacs de plastique, y trouva des tibias et deux fémurs en or, un crâne en or, une clavicule en argent, et les chargea sur ses trois ânes. Quand ils furent chargés, il prononça la formule administrative : « Sésame, referme-toi ! » Et la porte obéit.
— Enfin, s’écria la matrone d’Éphèse ; je cherchais mon mari depuis vingt ans.
Saint Bé, L’Invention de Nithard, Éditions des Mille Nuits, 1701, p. 14.
pcc. Matthieu, Marc, Luc, Jean, Pétrone et Galland.

