Accueil L’oulipien de l’année L’Invention de Nithard
Exercice d’immodestie

Page précédente Page suivante

Ce qui est parfait chez moi, c’est le respect absolu de la règle qui est la mienne, ce que d’aucuns appellent le quoi qu’il en coûte. Pour preuve, le récit de ma dernière entreprise où je n’étais pas seule.
Rien n’aurait pu nous arrêter ! Jocelyne et moi avons défoncé une porte que le gardien de l’abbaye, un colosse pourtant, n’arrivait pas à ouvrir. Bravant l’immonde pestilence, affrontant le grouillement des araignées, nous nous sommes frayé hardiment un passage dans l’épaisse couche d’immondices et d’excréments qui nous arrivait à mi-cuisses. Depuis des siècles, aucun humain avant nous n’avait osé pénétrer dans ce dantesque chaos. A nos risques et périls, nous avons dû nous glisser entre des ruines antédiluviennes, amoncellement d’épouvantables instruments de torture datant du Moyen-Âge et d’autres vestiges repoussants. Il allait de notre devoir de nettoyer ces nouvelles écuries d’Augias qui auraient rebuté Hercule en personne. Nous en avions le cran et la volonté. A la seule force de nos bras, nous en avions presque terminé quand mon regard avisé a buté sur une manière de coffre d’où sortaient d’affreux grincements qui auraient refroidi plus impressionnable que moi. Sans l’aide de Jocelyne, je suis parvenue à défoncer cette ferraille d’où se sont échappés une bande de rats hideux qui se disputaient le contenu d’un sac en plastique. Impavide, je m’en suis emparé pour l’ouvrir sans aucune hésitation. Ce que les rats rognaient plus par jeu qu’autre chose étaient de vieux restes humains : deux fémurs, des tibias, une clavicule, un crâne, tout un squelette baignant encore dans les fluides de la putréfaction.
– Enfin, s’écria Jocelyne Martin ; mon mari le cherchait depuis vingt ans. Sacrée Jocelyne, ma courageuse partenaire à qui je dois cette fière devise : Nouli potiérint quam illa (Nul n’aurait pu le faire, sauf elle). Que son latin de cuisine lui soit pardonné.

Anne Potié, L’extraordinaire résurrection de Nithard, in Les Cahiers de Saint-Riquier.