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Autoportrait du nettoyeur

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Mon métier consiste à descendre les objets de rebut du haut du grenier jusqu’en bas, à la benne installée dans la rue. À descendre le plus vite possible. C’est un métier d’homme. D’abord parce que personne n’est monté dans ce grenier depuis longtemps, et lorsque l’homme est en haut il y a une odeur de renfermé, et l’homme a envie de fuir cet abandon total et de descendre toutes les ordures en bas le plus vite possible, ensuite parce que lorsqu’il y a plein de toiles d’araignées, de fientes, de rossignols, de meubles éventrés, et qu’il faut tout jeter, il faut tout descendre au plus vite.
Un métier humain.
Je suis nettoyeur.
Il y a eu Anne Potié, il y a eu Jocelyne Martin, il y a eu Bernard Cerquiglini, et maintenant il y a moi. Je serai cette année champion du monde et aux prochains jeux olympiques du nettoyage j’aurai la médaille d’or.
Je suis l’homme le plus équilibré du grenier, le plus calme, le plus concentré, et mon travail consiste à fabriquer du déséquilibre pour faire descendre les ordures plus vite.
Tous les grands nettoyeurs fabriquent du déséquilibre.
Nettoyer plus vite c’est d’abord nettoyer autrement ; de façon à dissiper l’inquiétude et le doute. Faire peur aux araignées. Nettoyer de telle manière que les autres soient persuadés que vous ne tiendrez pas sur vos pattes lorsque vous buterez contre un carton poussiéreux dont le choc rendra un son étrange, jusqu’à ce que Jocelyne et Anne, les curieuses, soient prêtes à nettoyer comme vous, à l’aide d’une torche, et que vous trouviez un sac d’os contenant des fémurs, des tibias, une clavicule et un crâne.
Dans une vie de nettoyeur il ne peut y avoir qu’un nettoyage génial et un seul. Le nettoyage qui fera découvrir ce que tous les nettoyeurs cherchaient depuis vingt ans et plus, le crâne de Nithard.
C’est la règle.
Et puis il y a le moment qui arrive forcément dans une vie, le seul moment de vrai repos, de repos absolu. Le repos du nettoyeur.
Vous avez nettoyé le grand grenier de gauche et le petit grenier droit à fond, vous entrez dans l’escalier et vous faites cette minuscule erreur de trajectoire, cette petite faute stupide (qui n’est pas d’inattention puisque les nettoyeurs ignorent l’inattention) qui vous tire quelques centimètres en dehors de l’avant-dernière marche, la marche idéale. Et là, c’est le vrai repos, le repos immense. Vous avez déjà perdu vingt cartons puis très vite un vingt-et-unième et le job. Vous allez laisser tomber le crâne de Nithard qui se fendra en mille morceaux dans la poussière et les fientes, plus rien n’aura d’importance, vous n’êtes plus un nettoyeur, vos muscles se relâchent, votre esprit se libère, vous savez que vous allez vous casser la gueule.
Vous serez viré.


Hybridation avec Paul Fournel, Autoportrait du descendeur in Les Athlètes dans leur tête, 1988, Ramsay.